Comment j’ai écrit et édité À Bolgobol avec Nisus Par Jean-Pierre Depétris
Mon livre, À Bolgobol1, vient d’être édité en septembre 2008 chez La Belle Inutile2, publié par LULU3 (aux USA, editor et de publisher sont traditionnellement distincts), selon le principe de l’impression à la demande. Je le présente comme « un roman-feuilleton philosophique sous la forme d’un journal de voyage en ligne », c’est à dire que, écrit avec Nisus Writer version 6 sous Mac OS 9 en 2003, je l’ai d’abord édité sur le net en temps réel en version HTML, doublée ensuite d’une autre en PDF optimisée pour la recherche et l’impression. Je l’ai revu cette année pour l’édition sur papier.
De la différence entre littérature et bureautique
Je suis très intéressé par ce que le numérique apporte aux lettres. Par « lettres » j’entends la littérature — roman, poésie, théâtre… — mais aussi essai, critique, recherche, bref, tout travail de l’esprit qui met en œuvre l’écriture avec un souci minimum de style. Je crois même que le numérique, l’ordinateur personnel et l’internet renouvellent complètement les lettres, et sans doute plus radicalement encore que ne l’avait fait l’imprimerie. Curieusement, cette révolution se fait dans une totale discrétion. Le monde des lettres et celui du numérique paraissent s’ignorer, en apparence du moins.
Rétrospectivement, je découvre que cet intérêt était déjà bien vivace avant même que je n’utilise pour la première fois un ordinateur, il y a plus de vingt ans. C’est à dire que j’ai moins trouvé dans l’ordinateur les problèmes inhérents à la découverte par étapes d’une nouvelle technique, que les successives réponses aux questions qui étaient déjà là.
Quelles sont ces questions ?
Succinctement, elles se concentrent sur des séparations à faire sauter, qui étaient devenues étouffantes — séparations inhérentes à l’imprimerie et au commerce du livre : fracture entre l’auteur, le lecteur et la critique ; entre l’écriture, l’édition et la lecture ; entre la langue orale et la langue écrite ; entre l’édition publique et la correspondance privée ; entre les genres littéraires, d’un côté, et tout ce qui est information, recherche et communications savantes de l’autre ; entre la théorie littéraire, les problèmes techniques de l’informatique (formats, encodage…), et ceux de netiquette et de licences libres, etc.
Il y a dans mes réflexions et mon travail à ce propos suffisamment de cohérence et de continuité pour qu’il soit impossible de découvrir dans mes écrits les moments exacts où j’ai commencé à utiliser un ordinateur, puis l’internet. Il existe un troisième moment important, celui où j’ai commencé à utiliser Nisus. Il est très tardif. Il a fallu beaucoup de temps pour que d’abord j’en entende parler, et plus encore, en téléchargeant une version gratuite, pour que je découvre qu’il était le logiciel que je cherchais depuis longtemps. (J’en étais désespéré au point que j’envisageais de m’initier au Latex.)
Pourquoi parle-t-on si peu de Nisus, et si mal quand on le fait, au point que je n’en savais toujours rien d’utile après avoir lu plusieurs articles ? Cette question rejoint celle de la si discrète révolution numérique des lettres. La réponse est la même : parce que plutôt que parler de lettres, ou au moins de texte, d’écriture, on parle de bureautique.
Notre époque reste dominée par les paradigmes des années soixante, qui voulaient voir le dépassement du texte dans l’audio-visuel, avant qu’on ne parle de multimédia. Le numérique et l’internet ressemblent plutôt à une revanche du texte, du langage écrit, qu’il soit celui des mathématiques, des codes, ou des langues vivantes. Le terme de bureautique sert à l’ignorer.
Des suites bureautiques, il n’en manque pas, de très bonnes et des gratuites — notamment OpenOffice et son clone pour Mac NeoOffice —, mais elles ne sont pas des outils idéaux pour faire de la littérature, pas plus que leur module de comptabilité pour faire des mathématiques, ou celui de dessin, pour faire de l’art ou de l’architecture. Les lettres et la bureautique ne sont certainement pas la même chose.
La bureautique suppose qu’un texte serait déjà là, peut-être manuscrit, peut-être sous forme de bande sonore, ou d’un plan, d’une trame d’idées toute prête, qu’il ne serait plus question que de saisir, de paginer, de structurer, de corriger. Elle ne suppose pas d’aider à l’écriture.
Écrire est autre chose. Cela suppose qu’on ne sache pas exactement où l’on va en arriver, car dans le cas contraire, on ne se donnerait pas la peine d’écrire. Le logiciel doit donc être extrêmement souple pour laisser toujours ouvertes à chaque instant toutes les possibilités.
Écrire suppose aussi de ne pas couper tous les ponts entre son travail et le reste de sa vie. Tout simplement, cela peut être continuer d’une certaine façon son essai en écrivant une lettre, ou son roman en lisant d’autres textes, en faisant des recherches, souvent en plusieurs langues. Il importe alors de pouvoir importer, exporter, copier, coller, modifier, traduire, et naviguer le plus intuitivement possible. D’accord, toutes les suites bureautiques en sont capables, mais en combien de palettes et de menus à dérouler, où l’on en oublie ce qu’on est en train de faire sous le coup d’une idée subite ?
Enfin écrire, cela ne suppose pas principalement, ni même essentiellement, de rendre lisible au regard, mais à l’oreille. La langue littéraire se distingue de la langue bureautique (disons) en ce qu’elle est intuitive à l’audition. Cela demande une certaine spontanéité dans l’écriture, et tout à la fois correction, réécriture, reconstruction permanentes… et tout aussi spontanées. La langue littéraire est en réalité la langue orale optimisée pour son efficacité.